Les prêtres déportés sur les pontons de Rochefort en 1794

Le 1er octobre 1995, à Rome, le pape Jean-Paul II béatifiait 64 prêtres, martyrs sur les Pontons de Rochefort en 1794. Par mes racines familiales, ils me sont très proches, quatre d’entre eux sont en effet mes grands oncles. Je ne suis pas d’ici, mais lorsque j’ai réalisé que trois de ces prêtres avaient un lien avec le diocèse d’Autun, et qu’on ne les connaissait pas, j’ai proposé d’en faire mémoire. 

Madeleine NOIZET
AUTUN

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Certains d’entre vous iront peut-être en vacances en Charente Maritime, ou dans les départements voisins, au mois d’août. Alors retenez le 24 août, date du grand pèlerinage annuel du diocèse de La Rochelle et Saintes, à Port des Barques et à l’Ile Madame, à l’embouchure de la Charente, le lieu de leur martyre. Pour y avoir participé à trois reprises, en 1994, 2009 et 2010, je peux témoigner de la Foi et de l’émotion que s’en dégagent. Et, je n’engage que moi bien sûr, tous les prêtres et les séminaristes devraient une fois dans leur vie, participer à cette journée de mémoire, de témoignage et de Fidélité.
https://www.catholiques17.fr/events/event/pelerinage-diocesain-a-lile-madame-3/

Pourquoi faire mémoire ? Je reprends ce que répondait Mgr Castet, évêque de Luçon, voici deux ans, lorsque, en Vendée, on fêtait les 700 ans du diocèse, à la question : « Pourquoi est-ce important de regarder le passé et de le célébrer ? » « Nous pouvons poser un regard historique pour... mieux connaitre, mieux se connaitre, mieux connaitre ses racines... pour nous chrétiens, l’essentiel... est de poser un regard de foi et de percevoir que, par-delà les séquences les plus variées, heureuses, tristes, dramatiques ou pleines d’espérance, Dieu a toujours été présent... Là est le sens véritable pour des chrétiens d’une commémoration historique : éprouver la fidélité de Dieu et dire que l’espérance des hommes ne sera jamais déçue. »

En 2001, la CEF, en créant un site sur ces martyrs écrivait : ... « nous devons aussi à leur souvenir de ne pas oublier les principes qui les ont soutenus : Foi, Amour, Fidélité et Pardon. Ces événements nous manifestent, qu’aujourd’hui encore, la paix et l’unité d’un pays ne peuvent se fonder que sur le respect des droits de l’homme, de la tolérance et de la liberté religieuse. C’est notre honneur que de ne pas fermer les yeux sur cette page de notre histoire.... le vrai site du drame des pontons n’est autre que le silence de l’Océan. »

L’histoire de notre pays, nos histoires personnelles aussi, comportent des zones d’ombre et des zones de lumière. Ne parler que du bon côté, sous prétexte de ne pas vouloir raviver de vieilles querelles qui n’ont plus lieu d’être, n’est pas faire œuvre de Vérité.
Le martyre de ces prêtres, « le Long martyre », ainsi en parle-t-on en Charente Maritime, et pas uniquement dans l’Eglise diocésaine, n’est, certes, pas glorieux pour la République à ses débuts. Pour nous, catholiques de France, il est, par leur témoignage de Fidélité et de Pardon, Lumière pour notre XXIème siècle.

La Constitution civile du clergé : pourquoi ils se sont retrouvés hors la loi.

A la veille de la Révolution, l’Ordre du Clergé compte environ 130 000 membres. C’est un Ordre riche, mais sur lequel pèsent de lourdes charges. C’est un ordre divisé : clergé régulier, clergé séculier, Haut et Bas clergé, séparés par la barrière infranchissable de la naissance. Ses liens avec Rome ne posent pas de problèmes : le Roi nomme aux bénéfices importants, le Pape confère l’Investiture Canonique. Il connait de graves problèmes : la misère des petits curés, parfois leur manque d’instruction, la non résidence de certains abbés et évêques, la manque de foi chez certains, qui, étant cadets de famille, entraient dans les Ordres. On peut rappeler la réflexion de Louis XVI, pour expliquer son refus de nommer Loménie de Brienne : « il faudrait tout de même que l’archevêque de Paris crût en Dieu ! »

De profondes réformes sont nécessaires. Mais, pour une grande partie, elles relèvent de l’Eglise et non pas d’un règlement politique. Dans les cahiers de doléances du Clergé, beaucoup espèrent que le Roi fera les réformes nécessaires et demandent la tenue d’un Concile national après les Etats Généraux. Dans ces cahiers, la plus grande partie de la population se dit attachée à « la religion catholique, apostolique et romaine ».

Tout ceci explique que, lorsque la Révolution commence, le clergé de France ne lui est guère hostile. On se rappelle l’euphorie du début, la nuit du 4 août 1789, au cours de laquelle, dans un grand mouvement généreux, on abandonne tous les privilèges.

Mais l’horizon s’assombrit très vite pour le clergé de France ! Dès septembre 1789, il doit accepter le dépouillement des églises pour tenter de sauver le Trésor. Le 2 novembre, c’est la confiscation de tous ses biens qui sont vendus comme « biens nationaux » et en février 1790, un décret supprime les Ordres religieux sous prétexte que les vœux sont une atteinte à la liberté individuelle.
Il aurait fallu s’arrêter. A l’Assemblée Nationale certains évêques députés déclarent « ne pouvoir reconnaitre la compétence de l’Assemblée en ce qui concerne le spirituel ».
Malgré cela, après des débats très houleux, l’Assemblée va voter une des mesures les plus dangereuses de la Révolution, la Constitution Civile du Clergé, le 12 juillet 1790. Elle est sanctionnée par le Roi, contre son gré, le 24 août.

Ce qu’elle est : un ensemble de dispositions législatives qui réorganisent l’Eglise de France et entendent régler les problèmes spirituels. Elle est composée de 89 articles, groupés en quatre titres. Les titres 1 – des offices ecclésiastiques – et 2 – de la nomination aux offices ecclésiastiques – rencontrent de violentes oppositions. Il s’agit en effet d’un bouleversement complet de la vieille Eglise gallicane, avec son réseau compliqué, tissé au cours des siècles, pour faire face à une Eglise simplifiée coulée dans le moule administratif ; 1 évêque par département (60 se retrouvent sans poste), 1 paroisse par commune ou par tranche de 6 000 habitants.... Des paroisses, des chapitres, des diocèses disparaissent. Et, ce qui est très grave, les pasteurs seront élus par les mêmes électeurs que les magistrats, donc par des non-catholiques. Et l’Investiture Canonique est enlevée au Pape, elle appartient à l’archevêque métropolitain, en dernier ressort à l’Etat. L’Assemblée va donc beaucoup plus loin que les demandes des Cahiers : la prétention de l’Etat de se passer de la puissance spirituelle, le système d’élections populaires, la disparition des liens unissant l’Eglise nationale à la Papauté. Elle asservit l’Eglise à l’Etat et l’émancipe de l’autorité romaine.

Les réactions : malgré la sanction du Roi, à la grande surprise de l’Assemblée, la majorité du clergé refuse. Dès octobre 1790, 30 évêques députés, tous sauf Talleyrand, évêque d’Autun et Gobel, qui sera archevêque de Paris, publient une Exposition des principes sur la CCC, travail modéré, cohérent, vigoureux. 93 évêques y adhèrent. Des évêques, des chanoines, des prêtres motivent leur refus. Mgr de Boisgelin (Aix) déclare : « Jésus-Christ a donné mission aux apôtres et à leurs successeurs pour le Salut des fidèles, il ne l’a confié ni aux magistrats, ni au Roi ! » Pour ce qui est du Bas clergé, je ne dispose pas de protestations écrites de membres du Bas clergé du diocèse d’Autun, comme c’est le cas pour d’autres diocèses, le Limousin par exemple.

Le 24 novembre 1790, l’Assemblée exige de tous les prêtres et évêques le SERMENT CIVIQUE. A l’Assemblée, les évêques et les prêtres députés, à Paris et dans les provinces, les curés, vicaires et professeurs, à la fin de leur messe du dimanche, doivent prêter le serment suivant, sous peine d’être démis de leurs fonctions : « Je jure de veiller avec soin sur les fidèles qui me sont confiés, d’être fidèle à la Nation, à la Loi, au Roi et de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution décrétée par l’Assemblée et acceptée par le Roi. »

Le problème, c’est que le Pape ne s’est pas prononcé... De nombreux prêtres essayent de reculer leur prestation de serment, beaucoup prêtent des serments restrictifs, par exemple : « Je jure d’être fidèle à la Nation, à la Loi et au Roi et de verser jusqu’à la dernière goutte de mon sang pour soutenir la foi romaine. » Bien sûr, pas accepté !
4 évêques prêtent le Serment, la moitié des curés et vicaires.

Les 10 mars et 13 avril 1971, Pie VI se prononce enfin : il condamne la CCC, déclare sacrilèges les consécrations d’évêques et demande à ceux qui ont prêté le Serment de se rétracter. Le Roi, fidèle au Pape, revient sur sa sanction. D’où un grand trouble dans l’Eglise de France. Le clergé se trouve coupé en deux : les non jureurs, les jureurs, les insermentés, les assermentés, les réfractaires, les constitutionnels. L’Eglise constitutionnelle est désormais schismatique. La population, les familles dont divisées. Environ 47 % du clergé est, à cette date, jureur. En Bourgogne, les jureurs sont majoritaires, sauf à Autun. Après la démission de Talleyrand, Mgr Gouttes, évêque constitutionnel, est élu par l’assemblée des électeurs à Mâcon. Son diocèse comporte Autun, Mâcon, Chalon. Il est mal accueilli à Autun...

Le 18 avril 1791, Louis XVI est empêché de gagner Saint Cloud et de faire ses Pâques des mains d’un prêtre réfractaire. Il est très pieux et cette atteinte à la liberté est la goutte d’eau qui décidera la fuite à Varennes, les 20 et 21 juin 1791. Il est désormais prisonnier aux Tuileries, jusqu’à la chute de la Monarchie.

Et dans les trois années qui suivent, c’est l’escalade et la marche vers la Terreur dans tout le pays. On dirait aujourd’hui, la ‘’radicalisation’’ de la Révolution : le 29 novembre 1791, tous les réfractaires sont suspects de révolte contre la Loi et de mauvaises intentions contre la Patrie. Le 27 mai 1792, la Convention vote un décret d’exil contre les réfractaires. Le Roi y met son véto (il a, contre les décisions de l’Assemblée, un droit de véto suspensif de deux législatures), une des causes de la chute de la Monarchie, le 10 août 1792. Alors n’ayant plus besoin de s’incliner devant le véto royal, puisqu’il n’y a plus de Roi, l’Assemblée vote un décret obligeant tous les réfractaires à sortir de France dans les quinze jours, sinon ils seront passibles de la déportation. On exige un nouveau serment, le premier étant caduc, il n’y a plus de Roi : « Je jure d’être fidèle à la Nation, de maintenir de tout mon pouvoir, la liberté, l’égalité, la sûreté des personnes et des propriétés, et de mourir, s’il le faut, pour l’exécution de la Loi. » Le Pape ne se prononcera pas. En septembre 1792, ce sont les massacres à Paris. Et de nombreux massacres en Province, organisés par les ‘’représentants en mission’’.

Nous arrivons en 1793 : les décisions se multiplient. Le 14 février, la motion Thuriot accorde une prime de 100 livres à qui dénoncera un prêtre. C’est dans tout le pays la chasse aux prêtres. Le 18 mars, tout réfractaire trouvé en France est condamné à mort, on ferme, on pille, et on vend les églises. Et au cours de l’année on poursuit et arrête même les prêtres constitutionnels (c’est ainsi que Mgr Gouttes, évêque d’Autun, sera guillotiné, accusé d’intelligence avec les émigrés, le 26 mars 1794).
Finalement, le 25 janvier 1794, un arrêté est pris, ordonnant que les réfractaires, ainsi que de nombreux constitutionnels avec eux, soient conduits « de brigade en brigade » jusqu’au port le plus proche, Bordeaux ou Rochefort, où ils seront détenus jusqu’à ce que les bâtiments nécessaires à leur transport aient été armés. 1494 prêtres sont dirigés vers Bordeaux, 829 vers Rochefort.

La déportation

Les prêtres condamnés à la déportation sont internés dans le dernier trimestre 1793 dans les prisons des chefs-lieux des départements. De là, ils partiront en convois vers leurs lieux d’embarquement, pour notre sujet, Rochefort. Les déporter, mais où ? Madagascar ? Les côtes africaines, particulièrement insalubres, ainsi ils disparaitront plus vite ? Finalement la destination est choisie : la Guyane.

Le premier convoi arrive le 25 février 1794, 110 prêtres venant du Limousin. Puis de mars à juillet 1794, par petits groupes, des déportés de toute la France, plus spécialement de l’Est, du Centre, de l’Ouest, rejoignent Rochefort. Je cite le chanoine Lemonier, qui, en 1920, décrit ces convois : ... « ils traversèrent la France sous les huées et les menaces, couchant dans les prisons, mélangés avec les forçats, contraints d’assister, rangés autour de la guillotine, au supplice de leurs confrères, toujours odieusement fouillés et dévalisés. Ces prêtres différaient d’origine et d’éducation : les uns appartenaient à la noblesse ou à la riche bourgeoisie, beaucoup, jeunes encore, étaient vicaires généraux ou chanoines, les plus nombreux étaient curés ou vicaires. Tous les ordres religieux étaient représentés... Les caractères, les habitudes et les tempéraments différaient, depuis le jeune clerc jusqu’au vieillard octogénaire… »

Rien n’est prêt pour les recevoir. On les enferme donc dans les prisons rochefortaises avec les bagnards. Deux bâtiments de commerce aménagés pour le trafic d’esclaves, le Washington et les Deux Associés, sont finalement affrétés pour leur transport. Et les capitaines sont choisis pour leurs convictions révolutionnaires et leur brutalité, le capitaine Gibert pour le Washington, le capitaine Laly, 28 ans, particulièrement dur, pour les Deux Associés. Le 10 avril, les premiers prisonniers montent à bord, et l’accueil qu’ils reçoivent ne leur laisse aucune illusion... Ils arrivent à sauver un bréviaire, quelques hosties, un flacon de Saintes Huiles.

Mais ces bateaux ne prendront jamais la mer... le mauvais temps, une escadre anglaise qui croise au large... Les bateaux sont démâtés et en haut lieu –on a les ordres de Lequinio, représentant en mission de la région- on décide de les oublier. Ils sont condamnés à mourir de faim, de soif, de maladies, de mauvais traitements. Le capitaine Laly dira plus tard : « on m’avait dit de les faire mourir sans bruit, dans le silence de l’Océan... »
Le 26 août 1994, le cardinal Etchegaray a présidé à Port des Barques et à l’île Madame, la célébration du Bicentenaire. Dans sa magnifique homélie, il disait : « ... le prix de la déportation ne se mesure pas à la distance géographique mais à l’intensité des souffrances éprouvées. Sans jamais quitter la côte charentaise, 829 prêtres déportés, surtout de l’Est et du Centre de la France, entassés dans les cales de ‘’deux bateaux négriers’’ ont plus longuement et plus atrocement souffert que les esclaves noirs en route vers les côtes américaines. Au point que deux tiers de ces prêtres déportés -547- sont morts dans des circonstances ignominieuses dans leur propre pays qui venait de proclamer le liberté et l’égalité de tous les citoyens... »

Quelles sont les conditions de vie sur ces bateaux-prisons ?

Je prendrais l’exemple des Deux Associés, que je connais le mieux. C’est donc un bateau négrier qui servait pour le commerce triangulaire, de honteuse mémoire. On connait bien sa disposition, les déportés en ont fait une description très précise. Ces bateaux étaient prévus pour transporter au maximum 300 noirs. En ce qui concerne les prêtres déportés, ils ont été jusqu’à 409, entassés sur ce ponton... Ce fut une réclusion très dure et une vie effroyable, que l’on connait par la description qu’en a fait l’un d’eux, Labiche de Reignefort, un rescapé limousin.
La nuit, c’est l’horreur : ils doivent descendre à toute vitesse dans l’entrepont où chacun dispose d’environ 1.50 x 0.30 x 0.60 m. « ... c’était sur ces placets, faits de planches mal ajustées et mal rabotées que couchaient à nu le plus grand nombre d’entre nous, amis si serrés et si pressés que nos bras portaient nécessairement sur le corps de nos voisins et que nous ressemblions (qu’on me pardonne cette comparaison triviale, je n’en connais pas de plus exacte) parfaitement à des harengs en caque... »
Quoiqu’il arrive la porte est verrouillée. Des baquets sont disposés à chaque extrémité de l’entrepont. « ... des baquets ne pouvaient, on s’en doute bien, suffire à une aussi grande quantité de malheureux : aussi la nuit ne touchait pas à son milieu, que des flots d’ordures et d’immondices coulaient de toutes parts et nous inondaient en même temps qu’ils répandaient la corruption et la mort... ».
Le lever : on pourrait croire que les déportés attendaient le matin comme une délivrance... Mais le lever est tardif et un nouveau supplice les attend, la fumigation. On plaçait à l’entrée, des baquets remplis de goudron, dans lesquels on trempait, pour purifier l’air, des boulets chauffés au rouge : « ... ce qu’on avait pour but de produire, c’était une fumée épaisse et une odeur forte et âcre... Il fallait respirer cette fumée irritante, dût-on cracher le sang, dût-on rendre l’âme au milieu des efforts et des convulsions qu’elle occasionnait... » Il aurait été facile de les faire sortir avant, mais cette opération avait pour but d’altérer leur santé. Un jour le capitaine Gibert se plaint à son collègue le capitaine Laly de ce que les prêtres ne meurent pas assez vite, et Laly de lui répondre : « c’est parce que tu ne sais pas faire fumer comme il faut ! »
La journée : ils sont entassés sur le pont, debout, avec interdiction de bouger, dans l’inactivité totale, à l’exception des corvées consistant à vider les baquets et à nettoyer le sol de l’entrepont, à tour de rôle. L’occupation la plus importante va devenir la lutte contre les poux : « ... il est impossible de se représenter la quantité de poux qui nous rongeaient ; tous nos corps en étaient couverts, nos habillements remplis... partout on ne voyait que poux, le plancher du pont et les cordages en tout garnis. Nous en tuions par milliers, jusqu’à en avoir les mains ensanglantées... » La nourriture, que l’on sert dans les baquets de la nuit, est infecte et insuffisante. « ... un jour les prêtres des Deux Associés virent que de gros vers blancs les avaient devancés et s’occupaient à gruger les écailles de biscuits à demi pourris, toutes les miettes en paraissaient vivantes... ils se retirèrent en silence... la sentinelle avertit aussitôt l’officier de garde du dégoût que les prêtres ont éprouvé... cinq fusiliers et un caporal s’avancent pour mettre aux fers ces prêtres au goût trop délicat. »

Malgré cette vie épouvantable, ils réussissent à garder sur ce Ponton une vie spirituelle et sacramentelle tout à fait admirable. Ils savent par cœur leur Office, ils prient en cachette, car ils ont l’interdiction de remuer les lèvres, ils assistent les mourants, ils font preuve d’une charité fraternelle remarquable ! Comme l’explique le Père Blomme, vice-postulateur de leur Cause : « ... face à l’interdiction absolue de toute prière, maints subterfuges permettront de conserver une authentique vie spirituelle. Un cahier de 9 Résolutions est composé par plusieurs prêtres des Deux Associés ; on y découvre un étonnant esprit d’abandon à Dieu et l’engagement de pardonner les offenses. Il n’est pas douteux que seule la force de l’amour aura donné à ces malheureux le courage de survivre dans ce véritable enfer... »
Ils s’engagent entre autre, s’ils recouvrent la liberté, à ne pas s’étendre sur leurs souffrances, pour faciliter la réconciliation des Français...

Les mauvais traitements, le typhus, le scorbut, une maladie particulière, la maladie pédiculaire – « ... les poux naissaient sous la peau, à peu près comme les vers s’engendrent dans les chairs corrompues » - exercent leurs ravages. Les médecins militaires font des semblants de visites. Quelques prêtres sont infirmiers et assistent les mourants. En juillet 1794, cent déportés succombent. Au début, on jetait les corps à la mer, mais la marée les ramenait sur le rivage provoquant des réclamations de la population. On enterre alors les corps dans les sable de l’île d’Aix, corvée supplémentaire imposée aux plus valides des déportés. Beaucoup ne survivront pas à la tâche.

En août 1794, la mortalité ayant pris des propositions effrayantes, les capitaines reçoivent l’ordre de descendre les malades à terre, pour que l’on désinfecte les bateaux. Un hôpital de campagne est installé à l’Ile Madame, devenue île citoyenne. Le débarquement s’effectue dans des conditions très douloureuses. Comparativement à l’enfer des Pontons, l’île semble aux prisonniers un véritable paradis. Ils consacrent à la Vierge Marie, l’île et l’hôpital. Mais le répit est de courte durée ; début octobre des rafales de vent emportent les tentes. Le 30, on ferme l’hôpital et les prêtres survivants sont à nouveau enfermés sur les pontons. Novembre et décembre sont très rigoureux, la Charente est prise par les glaces. Thermidor est passé, peu à peu le sort des prisonniers s’adoucit, les officiers, pressentant des changements politiques, se montrent plus compatissants. A la longue on finit par s’émouvoir en haut-lieu de cette détention et l’Abbé Grégoire intervient pour mettre un terme à cette déportation. Le débarquement s’effectue fin janvier 1795. En deux journées de marche, un cortège de spectres gagne Saintes où ils sont reçus à bras ouverts par la population, en attendant leur libération définitive.

829 déportés ; 547 morts, dont 254 enterrés sur l’île Madame, dans le pré où se trouve la Croix des Galets, 226 dans les sables de l’Ile d’Aix où les ossements ont été regroupés dans la petite église, et 67 à Rochefort ou au pied des forts de l’embouchure de la Charente.

« Je réalise que je me trouve devant le plus grand reliquaire de prêtres martyrs, en France et peut-être dans le monde » disait le Cardinal Etchegaray.

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Le département de Saône-et-Loire, diocèse d’Autun à partir de 1790-1791

Je m’inspire de la Positio, rédigée par le Père Blomme, le vice-postulateur de la Cause, n’ayant pas accès à d’autres archives. Il est écrit :
Trente-six déportés partirent de Saône-et-Loire et quinze d’entre eux moururent dans la déportation. Nous en avons retenu deux.

Documents relatifs à la vie et à la mort du Serviteur de Dieu
CLAUDE DUMONET (2 février 1747 – 13 septembre 1794)

Il est né et a été baptisé le 2 février 1747 à Prissé. Son père était maitre chirurgien. Nous n’avons guère de détails sur son enfance et sa jeunesse. Il était en 1782, professeur au Collège de Mâcon ; à cette date il est chargé de la classe de 3ème. En 1787, il publie une petite brochure sur la vie de M. Agut, prêtre et fondateur de l’hôpital des incurables de Mâcon, mort en odeur de sainteté. En mars 1790, la pension de professeur émérite lui est accordée, il est dit « professeur de seconde au Collège depuis 20 ans ».
Quand se pose la difficîle question du Serment, il le prête, puis se rétracte ensuite. Ceci est confirmé par un billet non daté des Archives de Saône-et-Loire donnant le motif de sa déportation : « ayant retiré le serment qu’il avait prêté comme instituteur, et ayant mis dans rétractation conditionnelle des modifications défendues par la loi ».
Il est interné avec 51 autres prêtres de la Saône-et-Loire, à la prison des Ursules à Mâcon, il figure au registre d’écrou le 13 octobre 1793. Il est condamné à la déportation le 3 novembre, dénoncé par 21 citoyens et « déclaré suspect par le comité de surveillance séant à Mâcon ». La levée d’écrou en vue du départ pour Rochefort est du 24 avril 1794, pour être avec ses confrères « conduits à Cayenne de brigade en brigade ».
A Rochefort il est embarqué sur le Washington. Il y meurt le 13 septembre 1794. Labiche de Reignefort, l’historiographe de la déportation, écrit de lui : « il mourut rongé de poux, auxquels il avait achevé par se livrer complétement en proie, voyant qu’il ne pouvait réussir à les extirper. Il eut besoin de tout son courage chrétien pour supporter ce cruel martyre. Un passage des Livres Saints, que lui cita fort à propos un de ses confrères, releva tout à coup son âme flétrie et affaissée sous le poids de cette humiliation qu’il ressentait très vivement et le soutint constamment jusqu’au moment où il consomma heureusement son sacrifice ».


Documents relatifs à la vie et à la mort du Serviteur de Dieu
Jean-Baptiste LABORIER du VIVIER (19 septembre 1734 – 27 septembre 1794)

Il est né et a été baptisé à Mâcon le 19 septembre 1734. Son père était conseillé au baillage et au siège présidial de Mâcon. Pour lui non plus nous n’avons guère de renseignements sur son enfance et sa jeunesse. Son histoire est particulière.
Chanoine du Chapitre de la Cathédrale de Mâcon, il reste diacre par humilité, « resté, par sentiment d’humilité, sur les marches de l’autel dans l’ordre du diaconat, il n’en eut pas moins une foi inébranlable, lors des innovations hétérodoxes de 1791. »
Il n’eut donc pas à prêter le Serment, n’étant pas, à la différence de ses confrères prêtres, fonctionnaire public. Il croit pouvoir rester à Mâcon : « il ne dut pas croire que la loi de déportation, rendue le 26 août 1792, l’obligeait à sortir de France. Cette considération le fit rester dans sa province. »
Il n’en est pas moins arrêté ; il est porté au registre d’écrou des Ursules comme entré le 18 ventôse, c’est-à-dire le 8 mars 1794. Déporté à Rochefort, il est embarqué sur les Deux Associés.
Cependant à Mâcon, des citoyens se préoccupent de le faire libérer en argumentant qu’il n’a jamais été prêtre. Leur déposition est reçue au Conseil Général du district le 21 septembre 1794. Mais il est trop tard. Il meurt le 27 septembre.
Un de ses compagnons déportés, Claude Sombardier, rescapé, écrit en 1795 : « j’entendis une voix qui me disait : à moi, mon cher ami, viens vite me prêter secours, c’était celle du chanoine du Vivier. Les sentiments de religion dont il était pénétré, l’occupaient avec tant de force, qu’il ne s’entretenait que de Dieu, de la Sainte Vierge, des Saints et du bonheur d’avoir été déporté pour le salut de son âme... Le matin du 8 septembre, je cherchais à lui inspirer l’espoir de sa guérison ; il me répondit : la mort vient de moissonner celui qui est à ma droite et celui qui est à ma gauche ; voyez-les, il n’y a pas une demi-heure qu’ils ont expiré. Voyez plus loin deux frères qui vont rendre leur dernier soupir. Comment pourrait-il se faire que la mort ne me moissonnât pas aussi bientôt moi-même ? » Il mourut en effet dans la nuit du 26 au 27 septembre, à l’âge de 61 ans et fut enterré dans la même île... La démarche pour arracher le chanoine du Vivier à son sort avait abouti à Mâcon... Son ordre de libération est signé du 18 octobre 1794... Trop tard ! Son corps repose à l’île Madame.

A ces deux martyrs de Saône-et-Loire, j’en rajoute un, originaire de l’Allier et déporté avec les prêtres de l’Allier. Mais deux années de sa vie se sont déroulées à Autun.

Documents relatifs à la vie et à la mort du Serviteur de Dieu
Claude-Joseph JOUFFRET de BONNEFONT (13 décembre 1752 – 10 août 1794)

Il est né à Gannat, dans l’Allier, le 23 décembre 1752. Son frère, Paul-Antoine, président de l’Assemblée électorale de l’Allier, député à l’Assemblée Législative, fut guillotiné à Lyon en décembre 1793.
Il entre à la Compagnie Saint Sulpice, il est à la Maison d’Issy de 1777 à 1778, puis il est nommé supérieur des philosophes au Séminaire d’Orléans. Deux ans après, il est transféré à Tulle et en 1781 il est nommé à Clermont. Le 23 février 1790, il est nommé supérieur du Petit Séminaire d’Autun. Le 13 février 1791, la municipalité d’Autun constate qu’aucun des ecclésiastiques fonctionnaires publics de la ville n’a manifesté le désir de prêter le serment constitutionnel, à la différence du reste du département. A cette date, Jean-Louis Gouttes, élu évêque constitutionnel de la Saône-et-Loire, en remplacement de Talleyrand, évêque d’Autun, est très mal reçu au Grand et au Petit Séminaires. Les élèves et les professeurs quittent le Séminaire. Et le 10 mai 1791, Jouffert de Bonnefond retourne dans l’Allier, à Moulins. Il écrit au ministre de la justice que, n’étant plus fonctionnaire public, il ne peut être astreint au Serment. Il est exempté de la loi du 26 août.
Mais... il correspond avec l’abbé Saulnier, ancien supérieur du Grand Séminaire, et avec un de ses parents, tous deux émigrés. La municipalité intercepte cette lettre et « considérant que ladite lettre émane d’un prêtre déporté et que dans un temps de révolution, une correspondance avec un prêtre déporté rend celui qui l’entretient suspect », il est emprisonné à Moulins. En mauvaise santé, il est reconnu ne pas pouvoir faire le voyage jusqu’en Guyane et il est condamné à la réclusion sur place. Il partira quand même.... Il fait partie du convoi qui quitte Moulins le 25 novembre 1793. Après une halte de plusieurs mois à Saintes, il est fouillé à Rochefort le 13 avril 1794. Embarqué sur les Deux Associés, il meurt le 10 août 1794. Il est enterré dans les sables de l’île d’Aix.
Voilà ce qu’écrit de lui Labiche de Reignefort : « ce jeune sulpicien, qui avait donné des preuves d’une rare prudence à la tête du Séminaire auquel il présidait, s’était fait singulièrement estimer et chérir par sa verve et sa douceur, des prêtres déportés du département de l’Allier auxquels on l’avait associé. Tous ses discours respiraient la piété ; toutes ses paroles étaient des paroles de paix et de soumission à la volonté divine. Il s’était toujours attendu à périr dans cette rude tempête et se préparait continuellement à ce dernier passage... sans altérer toutefois la douce gaieté de son caractère naturellement enjoué. On avait remarqué chez lui une dévotion particulière envers la Très Sainte Vierge. »
 

Trois destins, trois réactions différentes aux lois de la Révolution, selon leur état de vie, leur histoire. Le premier prête le Serment puis se rétracte, le second n’a pas à le prêter. Le cas du troisième est particulier. 

Conclure ? Avec un extrait de l’homélie de Monseigneur EYT, archevêque de Bordeaux, à Port des Barques, le 20 août 1992 :
« ... ces prêtres martyrs étaient des hommes d’une époque dont on a souvent dit qu’elle fut, de moins pour beaucoup d’entre eux, notables villageois et de ville, empreinte d’une douceur de vivre insurpassée. Brusquement, brutalement, le tourment révolutionnaire les a jetés dans l’Histoire faite de délations, de trahisons, de mépris, de menaces, de violences, de mort... Ils ont tout joué, tout risqué, avec des réflexes surprenants de foi et de fidélité. Ils ont tout risqué sur leur appartenance à la Sainte Eglise catholique, apostolique, et je le souligne, romaine... Ces hommes tranquilles sont devenus des martyrs, certains sont devenus des géants du courage et de la foi.

... Retirons de cette journée, la conviction de ce que Dieu, par sa grâce, peut faire de nous, avec nous, par nous, pour nous. Prêtres et Diacres, regardons nos Anciens pour y trouver des exemples. Laïcs, regardons dans ces martyres le vrai visage de nos prêtres. Evêques, ayons confiance dans la puissance de Dieu qui transfigure nos Eglises apparemment si fragiles. Parents, demandons-nous si nous accepterions que nos jeunes garçons puissent devenir des hommes tels que ces hommes dont nous venons de célébrer le courage et la fidélité. Jeunes, laissons-nous appeler par le ‘’Maitre de l’impossible’’ ! »

Madeleine NOIZET




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Le 24 juin, Mme Valérie PERRIN a reçu le prix Cardinal Perraud 2019
des mains de Mgr Benoît RIVIERE

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Eglise d'Autun N° 13 - Nouvelle édition de la revue des catholiques de Saône-et-Loire

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