N°10 du 17 mai 2021
Faire mémoire de la « victoire » de mai 1945, ce n’est pas ressusciter sentimentalement une explosion de joie sur les ruines fumantes d’une Allemagne vaincue. La joie d’ailleurs ne se répète jamais, elle survient comme le fruit d’un amour persévérant et qui libère. La joie est autre chose que le plaisir, elle est autre chose que le sentiment de la raison éclairée, elle est autre chose qu’une archaïque fierté partisane quand les dépouilles de l’adversaire sont étalées et brûlées.
Le conflit mondial qui a opposé aux alliés l’Allemagne d’Hitler et de ses acolytes, c’était l’aveugle expansion des forces occultes, païennes à la racine, forces mêlées de la volonté de puissance, de revanche, et d’écrire l’histoire sans la mémoire du peuple juif, pire, en prétendant détruire toute trace de ce peuple singulier. C’était tout cela, contre lequel il ne suffisait pas seulement de forces militaires, il s’agissait d’espérance, et il s’agissait de dignité.
« Bienheureux ceux qui pleurent, ils seront consolés. » Mais qui pleure vraiment aujourd’hui ? Pleurent vraiment ceux qui aiment. Pleurent vraiment ceux qui ne veulent absolument pas s’habituer au mal. Pleurent vraiment ceux et celles qui font passer le bien des autres avant le leur, et qui sont atteints dans leur chair lorsque des petits et des humbles sont bafoués.
Aujourd’hui, la joie présente au cœur de ceux qui gardent et retrouvent la pureté d’intention et d’action, ceux qui ont faim et soif de ce qui est ajusté à l’amour dont Dieu aime et juge, cette joie est d’un autre ordre que la simple joie d’une victoire dans un rapport de forces.
Je pense à deux femmes témoins de cette joie paradoxale, joie survenant d’un Dieu crucifié dans l’horreur du déferlement du mal : Simone Weil, résistante juive, morte à Londres en 1943, et la mystique Thérèse Bénédicte de la Croix (Edith Stein de son nom civil). « J’ai seulement senti, écrit Simone Weil, une présence analogue à l’amour qui transparait à travers le plus tendre sourire d’un être aimé. » La joie survient toujours en débordant nos raisonnements et nos convictions. Elle est cette joie dont le Christ a dit que nul ne pourra nous la ravir. Sa joie, dit-il.
Les béatitudes ne sont pas un traité sur la joie, mais le débordement d’un cœur filial totalement ouvert à Dieu et aux hommes…au point d’expurger le mal par l’offrande de soi. Nous pouvons nous demander ce qui rend possible un monde d’après la guerre. Par qui et comment sera vaincu le mal absolu ?
Cette vie-là, cette perspective-là, nous apparait inaccessible, elle n’est pas le seul résultat de nos efforts, elle est le don du Christ, le don pour la joie et la réconciliation des peuples.
En 1945, et aujourd’hui encore, demandons-nous qui seront les artisans d’un monde réconcilié. A un niveau qui se reçoit dans la lumière de la croix, sœur Thérèse Bénédicte de la Croix pouvait témoigner de « ceux qui ne permettront pas que les blessures ouvertes par la haine donnent naissance à une haine nouvelle, mais qui, bien qu’ils soient eux-mêmes victimes, prendront sur eux la souffrance de ceux que frappe la haine, et la souffrance de ceux qui haïssent. »
C’est une Pentecôte continuelle à laquelle nous aspirons, cette effusion de l’Esprit de Jésus, Esprit du Père et du Fils, en qui nous trouvons la force d’aimer, de pardonner et d’espérer.
+ Benoît RIVIERE






