éditorial de l'église d'autun
Déjà saisi par la chaude lumière d’une après-midi de pré-vacances, je cherche à faire mémoire de ce qui me donne un élan et une joie, et elles s’allument les unes les autres ces petites lueurs vivantes.
Cette directrice d’école qui remet son tablier au mur avant de partir vers une nouvelle étape, et qui offre à voir, plus grand que le service accompli, un service rendu à Dieu lui-même, et elle livre ces mots du poète qui sont aussi l’expression de son geste entier d’enseignante : « les hommes ne peuvent que nous révéler ce qui repose déjà, à moitié endormi, dans l’aube de votre savoir. »
Cet enfant de la même école montrant le dessin du trésor qu’il retient comme la plus douce et lumineuse mémoire de ses années scolaires, le travail et l’enseignant, les copains et l’accrobranche, lui aussi, en cette chaude après-midi d’été, me montre Dame Pauvreté, joyeuse Dame Pauvreté.
Tu veux savoir « c’est quoi la vie ? », regarde, laisse venir à ta mémoire les patiences et les travaux cachés d’un père, d’une mère, d’un enfant. Et tu verras la vie quand tu auras lâché prise de tes fausses ambitions et de tes idées figées qui ne servent qu’à condamner.
L’autre jour, par hasard, libre de l’heure du déjeuner, à la table si douce et fraternelle de frères et amis prêtres, chez des sœurs qui portent le nom des anges, l’un des convives m’a raconté une histoire qui venait juste d’arriver.
C’était un homme inconnu, marcheur visiblement, emmenant avec lui juste ce qu’il faut, c’est-à-dire un sac de pèlerin et un bâton de marche. Il s’était présenté avant la messe dans la sacristie en demandant s’il pouvait concélébrer. On lui avait dit oui, après les vérifications d’usage, et il avait ajouté, sans s’imposer, qu’il lui fallait seulement deux euros par jour pour acheter le pain quotidien. La messe dite, le confrère qui m’a raconté cette histoire a dit aux fidèles : « nous allons collecter dans un chapeau un peu d’argent pour aider ce prêtre-pèlerin à poursuivre sa route ». 50 euros ont atterri dans le fond de ce qui tenait lieu de panier pour cette quête improvisée.
L’histoire est déjà belle, mais c’est la fin qui m’a le plus éclairé et m’a renvoyé à cette question : c’est quoi la véritable vie, c’est quoi la vraie pauvreté ? Recevant la somme collectée, le prêtre de passage, pèlerin bienheureux et admirable témoin d’évangile, a pris simplement une pièce de 2 euros et rendu les 48 euros restant en disant : j’ai seulement besoin de ce peu, si précieux, pour avoir le pain à manger aujourd’hui.
Puissent les rencontres de cet été nous conduire vers les horizons du Royaume !
+ Benoît RIVIERE
Le samedi 16 mai dernier, l’évêché d’Autun était devenu pour quelques heures la maison animée et joyeuse des descendants nombreux de Mgr Frédéric de MARGUERYE, évêque d’Autun entre 1852 et 1872.
En effet, à l’initiative de Gabriel de MARGUERYE, très estimé et ancien économe diocésain, sa famille s’était rassemblée d’un peu partout en France et même d’ailleurs pour un temps de retrouvailles et d’action de grâces, dans le lieu où leur aïeul avait assuré la charge épiscopale durant vingt ans.
Ce fut pour tous les participants, et pour moi-même en particulier, une réelle et belle émotion d’écouter, dans la chapelle de l’évêché, le récit de la vie de cet ancien évêque d’Autun. Nous y avons chanté l’eucharistie avec ferveur.
Né peu après la révolution, sous le consulat, il connut sept régimes politiques différents durant sa vie. Baptisé le 9 mars 1802 par un prêtre réfractaire, il reçut une heureuse éducation, notamment dans l’établissement parisien qui devint le collège Stanislas, où il retourna ensuite comme jeune prêtre et « préfet de religion » pendant quatre ans.
Ordonné prêtre le 31 juillet 1825, il fut consacré évêque à l’âge de 35 ans pour le diocèse de Saint-Flour. Là, et ensuite dans le diocèse d’Autun, il se révéla un infatigable entrepreneur dans la restauration et la construction d’églises. Nous pensons bien sûr, entre autres, à la construction de l’église de Charolles et à celle de Saint-Pierre à Mâcon.
Ses armoiries figurent sur un vitrail de la cathédrale d’Autun, ainsi que dans une sculpture de l’ancienne cathédrale Saint-Vincent à Chalon-sur-Saône.
Cette rencontre familiale fut aussi l’occasion de redécouvrir la figure d’un évêque qui a profondément marqué son temps. Les lecteurs trouveront dans les pages qui suivent un portrait plus complet de celui qui gouverna le diocèse d’Autun durant vingt années. En cette année qui marque le 150e anniversaire de sa mort, nous rendons grâce pour son ministère et pour l’héritage qu’il a laissé à notre diocèse.
+ Benoît RIVIERE
Non au salut purement technique !
Dans la suite de notre découverte de l’encyclique Magnifica humanitas, je voudrais mettre en lumière trois questions importantes auxquelles s’intéresse le pape :
- Que veut dire « désarmer » l’IA ?
- Que signifie la préservation de l’humain à l’ère de l’IA ?
- S’il existe un authentique « plus qu’humain », où se trouve-t-il ?
Nous ne pouvons pas seulement être préoccupés par les défis de la réglementation aujourd’hui, difficile à mettre en place dans les domaines du numérique en plein développement, nous devons soustraire l’IA autant que nous le pouvons, à la « logique de la compétition armée qui n’est plus seulement militaire, mais aussi économique et cognitive. » Désarmer ne signifie pas supprimer ce qui est déjà présent dans notre environnement et agissant avec force, cela signifie « empêcher l’IA de dominer l’humain », et la soustraire en particulier au seul pouvoir de quelques-uns.
Qu’est-ce que l’humain ? Ce n’est pas avoir plus, ni supprimer les fragilités, ni éliminer l’imprévu, en bref l’humain n’est pas le contrôle de chaque chose (cf. « ce que nous ne pouvons pas perdre », n°112). L’inflation du terme de « projet », quand il s’applique à l’humain, a quelque chose d’inquiétant. Ne nous considérons pas comme « un projet à optimiser » mais comme des humains, des créatures, « appelés à la relation et à la communion ».
Alors que bien des limites (incapacité, maladie, vieillesse, souffrance, vulnérabilité) tendent à être perçues avant tout comme « un défaut à corriger », le pape regarde plutôt les limites comme un espace où l’humain mûrit et s’ouvre à la relation.
Il n’en reste pas moins vrai que nous sommes en désir de nous élever, et, comme le disait Pascal, de vivre en aspirant à ce dépassement de nous-même, car l’homme passe toujours infiniment l’homme. Mais, en aucun cas, cette aspiration à être « plus que simplement et tout bonnement humain » ne se réalisera pas par la « divinisation technologique », mais par une transformation venant de la grâce de Dieu reçue dans le Christ. Nous prêter à cette élévation, c’est renoncer à l’autosuffisance, et c’est entrer dans une relation avec Dieu qui libère.
+ Benoît RIVIERE
« Magnifique humanité habitée par Dieu »
Créée par Dieu, notre magnifique humanité se trouve aujourd’hui convoquée à un choix : quelle habitation construisons-nous pour l’ensemble des hommes et des femmes vivant sur la Terre ?
Dans sa première et très importante encyclique, le pape Léon XIV réfléchit à cette question que se posait déjà Saint-Augustin à l’époque d’un basculement du monde : est-ce Babel et son chaos dont nous rêvons, ou est-ce la Cité de Dieu ?
L’ère numérique dans laquelle nous baignons actuellement interroge en effet la conscience et la liberté de chacun de nous : voulons-nous ce « dépassement » de l’humain comme au temps de la tour de Babel, dont nous savons les conséquences ? Ou voulons-nous, bien mieux, déployer les magnifiques harmoniques du cœur humain créé pour la relation et pour l’amour ?
Dans cette encyclique, qu’il faudra lire et approfondir, le pape est allé chercher dans le vieux livre de Néhémie une image d’une voie d’avenir : non pas l’abdication de nos responsabilités à un pouvoir froid et machinal, mais l’alliance des charismes et des dons de chacun pour la poursuite du bien commun. Il s’agit de chercher le beau « chemin de discernement communautaire », telle est la perception de la pensée sociale de l’Eglise. Devant la prégnance de l’Intelligence Artificielle, qui en est sûrement encore à ses débuts, « ni enthousiasme, ni peur » !
Le véritable enthousiasme n’est pas l’émerveillement béat devant les possibilités de l’IA, il est l’ouverture des yeux et du cœur à l’Esprit de Dieu, donnant à l’homme de vivre et d’aimer de tout son cœur, sa force et son intelligence. Quant à la peur, elle est toujours paralysante, et ce n’est pas elle qui nous fera avancer vers la Cité de Dieu parmi les hommes.
+ Benoît RIVIERE
Repensant à la belle journée de la messe chrismale, je voudrais seulement dans l’éditorial de ce numéro d’Église d’Autun, faire goûter aux lecteurs quelques suggestions reçues de l’apport qui a été fait aux prêtres par le père Benoît de Maintenant, jésuite.
- Le chrétien est un homme de la mise en mouvement, et non pas un homme du cliché. Venez à ma suite, dit le Seigneur.
- Quand nous restons attachés à un monde de clichés, un monde de cases à remplir, nous courons le risque d’une mauvaise fatigue, celle de viser la conformité plutôt que la mise en chemin, la mise en mouvement. La sainteté n’est jamais une affaire figée. Le Christ n’a pas dit je suis le rail, mais le chemin.
- Quand nous avançons plutôt que de nous installer, nous entrons, et c’est heureux, dans l’insécurité de l’inconnu. Malheur à ceux qui s’imaginent tout savoir ! Apprenons l’art d’être vulnérables !
- Le monde a une soif immense, mais n’a souvent pas les mots pour l’exprimer.
- Les jeunes n’ont pas besoin de nos problèmes, ils veulent notre espérance.
- La résurrection ne « résout » pas le « problème » de la mort, elle l’entretient plutôt, et plus exactement elle nourrit l’espérance. Dieu ne solutionne rien, il crée des êtres libres d’entrer en alliance avec lui.
- Ce n’est pas difficile d’être attentif quand les choses sont exceptionnelles, c’est plus fin et plus profitable, mais c’est ardu d’être attentif dans un quotidien ordinaire. Et c’est là que nous entrons dans la beauté discrète et insondable de la vie cachée de Jésus à Nazareth.
+ Benoît RIVIERE
La mère de saint Symphorien, tandis qu’on le conduisait au martyr, lui criait : « mon fils, mon fils, souviens-toi de la vie éternelle. Regarde le ciel. Vois celui qui y règne, ta mort mettra fin à la brève course de ta vie ». Le tableau de ce dialogue de Foi est là, à côté de nous, visible en permanence dans la cathédrale près de la grande sacristie.
Josianne s’est endormie dans la mort, au terme d’une maladie ô combien éprouvante et nous sommes témoins de la ténacité avec laquelle, jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus, Josianne est restée active dans les multiples services qu’elle rendait aux uns et aux autres. Et puis, disons-le, il y a le visible d’une existence et il y a cette part de nous-même qui est invisible.
Josianne n’aimerait sûrement pas que l’on fasse aujourd’hui son panégyrique, ni que l’on se risque à parler de son âme. Elle n’aimait pas que l’on parle d’elle ! Il lui suffisait, lorsqu’un service était à rendre, de répondre « présente », me voici, « oui, je suis disponible ! ». Elle ne supportait pas de rester inactive sans rien faire. Son temps, c’était toujours du temps offert et donné aux autres. Comme si sa vie n’avait de sens que pour aider les autres. Et si le ciel de Dieu ressemblait à cela !
Nous sommes évidemment tristes de ce départ que nous aurions voulu voir reculer plus loin. Et voilà, il y a un deuil à faire, celui de ne plus entendre sa voix, celui de ne plus la voir dans la cathédrale qui était devenue un petit peu et même réellement sa maison, avec cette place discrète et cachée dernière le pilier proche de la sacristie à l’angle du transept, celui de ne plus échanger avec elle sur des sujets qui la passionnaient autant que nous.
Amis et famille de Josianne, l’apôtre Paul nous pousse plus loin que notre tristesse et, en vérité, éclaire ces jours où Josianne s’est endormie dans la mort, comme le sera notre tour à l’heure que nous ne connaissons pas. « Jésus, dit l’apôtre, nous le croyons, est mort et ressuscité ; de même, nous le croyons, ceux qui se sont endormis, Dieu, par Jésus, les emmènera avec lui… Ainsi, nous serons pour toujours avec le Seigneur. »
Être emmené avec le Christ, cela ne signifie pas être emmené dans un ailleurs. Le Christ n’est pas ailleurs. C’est nous qui, trop souvent hélas, sommes ailleurs de la vie bonne, ailleurs de la bienveillance, ailleurs de la joie, ailleurs de la Foi, ailleurs de l’alliance bienheureuse de Dieu.
Le Christ nous rétablit, par pur amour, dans le réel et dans l’humble réel de chaque jour.
Si nous nous rapprochions de la place, un peu solitaire et pourtant si attentive aux autres, que Josianne a tenue au milieu de nous, elle qui « se tenait sur le pont jour et nuit », comme me le disait une de ses amies, nous pourrions écouter ce que François de Sales a dit sur la beauté des âmes : « considérez la merveille d'une âme humaine. Elle connaît non seulement le monde visible, mais aussi l’invisible : elle sait qu’il existe des anges et un paradis, un Dieu tout-puissant, bon et ineffable. Elle sait aussi qu’il y a une éternité ; elle sait encore comment nous devons vivre en ce monde pour jouir un jour de Dieu, en compagnie des anges, au paradis. »
Oh comme cela éclaire la ténacité, la déterminations farouche, l’entièreté du don de soi dans le service que nous avons vu en Josianne : service de la ville d’Autun, service de Musique en Morvan, d’Augustodunum, et service de la cathédrale.
Alors avec elle, écoutons encore François de Sales : « Ô mon âme, si belle, tu peux voir Dieu, tu peux l’entendre : tu peux prétendre à l’éternité ; pourquoi perdre ton temps avec ce qui est moindre ? »
Ce n’est jamais une moindre chose que de servir concrètement et durablement… cela prépare l’entrée dans le lieu et l’espace encore invisible où le Christ nous servira lui-même, en passant auprès de chacune de ses créatures, les invitant à sa joie entière.
Oui, bienheureux les pauvres de cœur, le ciel est à eux !
+ Benoît RIVIERE
















